Les organisations non gouvernementales (ONG) intervenant dans le champ de la solidarité internationale évoluent dans des contextes marqués par des crises multiples : raréfaction des financements, contraintes sécuritaires limitant l’accès aux terrains d’intervention, crises sanitaires, instabilités géopolitiques, etc. Ces facteurs impactent de manière importante et récurrente les missions d’audit.

La crise questionne les limites d’une approche d’audit standard. Les exigences des bailleurs de fonds en matière de contrôle, de justification et de redevabilité se sont fortement accrues. La multiplication des audits de projets, la complexité croissante des référentiels et les attentes renforcées en matière de traçabilité financière et opérationnelle répondent à un objectif légitime de sécurisation de l’utilisation des fonds. Elles conduisent toutefois, dans certains cas, à une inflation des contrôles, insuffisamment articulée avec les réalités opérationnelles des ONG et rarement accompagnée du financement des coûts induits.

Pour l’auditeur externe – qu’il intervienne en qualité de commissaire aux comptes ou d’auditeur des projets -, cette situation remet en cause les modèles d’audit standard, conçus pour des environnements classiques et stables.

Une mise à l’épreuve de la démarche d’audit

Les contraintes sécuritaires, sanitaires, administratives ou budgétaires affectent directement les modalités classiques de réalisation des travaux d’audit, historiquement fondées sur la présence physique et l’observation directe. La mise en œuvre des projets repose en outre largement sur des partenaires locaux, susceptibles d’être eux-mêmes fragilisés, ce qui complexifie l’appréciation de la fiabilité et de la traçabilité des données remontées.

Par ailleurs, les projets connaissent fréquemment des ralentissements, des suspensions temporaires ou des interruptions anticipées, souvent accompagnés de révisions budgétaires à la baisse. Ces situations modifient la nature des risques audités et imposent une lecture attentive de la cohérence entre activités effectivement réalisées, financements mobilisés et charges engagées.

Ces contraintes peuvent limiter le recours systématique aux déplacements sur le terrain et amener l’auditeur à adapter ses modalités de contrôle, en s’appuyant – lorsque cela est pertinent – sur des travaux réalisés à distance ou sur des intervenants locaux maîtrisant le cadre fiduciaire et linguistique, sous sa responsabilité.

L’audit sur place, lorsqu’il est possible, demeure une diligence utile, sans pouvoir être considérée comme exclusive. L’auditeur est alors conduit à privilégier des modalités alternatives, telles que les entretiens à distance, une revue orientée processus, l’analyse des dispositifs de contrôle interne et une documentation renforcée des travaux réalisés. Cette approche implique une acceptation de la non-exhaustivité du terrain, compensée par une démarche fondée sur l’analyse des risques, la cohérence globale des informations produites et la fiabilité des systèmes de suivi.

Dans ces configurations, la nature des éléments probants disponibles évolue. Les supports visuels, tels que les photographies ou les vidéos (enregistrées ou en temps réel), peuvent constituer des éléments complémentaires utiles pour matérialiser la réalité des actions menées, sans pouvoir être considérés comme suffisants en eux-mêmes.  Les développements récents liés à l’intelligence artificielle et à la manipulation des données renforcent la nécessité, pour l’auditeur, d’exercer un regard critique sur la fiabilité, la cohérence et la traçabilité de la documentation produite, ainsi que sur les conditions de sa collecte.

L’adaptation concrète d’un audit de projet humanitaire

Dans un projet humanitaire de type WASH (Water, Sanitation and Hygiene – Eau, assainissement et hygiène), l’auditeur intervient dans un environnement où les activités opérationnelles, les données non financières et les flux financiers sont étroitement imbriqués. La compréhension du cadre logique du projet constitue, dans ce contexte, un préalable indispensable à l’identification des risques et à la construction d’une piste d’audit pertinente.

Un projet WASH poursuit un objectif global d’amélioration de l’accès à l’eau potable et aux équipements sanitaires pour des populations déplacées ou vulnérables.  Cet objectif est décliné en objectifs spécifiques, tels que la distribution d’eau potable, l’installation de lavabos et de latrines, ou la distribution de kits d’hygiène. Ces objectifs se traduisent en activités opérationnelles concrètes, localisées par zones géographiques (camps, sites d’accueil, quartiers), planifiées dans le temps et associées à des volumes, des bénéficiaires et des ressources identifiés.

Chaque activité est assortie d’indicateurs de suivi, à la fois quantitatifs et qualitatifs : volume d’eau distribué (exprimé en mètres cubes par personne ou par jour), résultats des tests de qualité de l’eau, nombre de points d’eau ou de latrines fonctionnels, nombre de kits distribués. Ces indicateurs alimentent le reporting MEAL (Monitoring, Evaluation, Accountability and Learning – Suivi, évaluation, responsabilisation et apprentissage) et le reporting opérationnel narratif. L’auditeur s’attache alors à apprécier les systèmes de production de ces données en examinant les modalités de collecte (relevés de terrain, fiches de distribution, tests), les dispositifs de contrôle et de consolidation (méthodes de calcul, validations, supervision), ainsi que la traçabilité entre données opérationnelles, indicateurs reportés et charges comptabilisées. Cette analyse permet de reconstituer une piste d’audit cohérente reliant les indicateurs figurant dans les rapports MEAL aux dépenses engagées (forages, achats de matériel, prestations logistiques), sans rechercher une exhaustivité de terrain irréaliste.

Dans ce cadre, le dispositif MEAL est analysé non pour apprécier la performance du projet mais pour évaluer sa fiabilité comme source d’information. Le suivi permet d’attester de la mise en œuvre effective des activités, l’évaluation éclaire la cohérence entre résultats observés et objectifs ajustés, la redevabilité renseigne sur l’existence de mécanismes de retour des bénéficiaires, l’apprentissage témoigne de la capacité de l’organisation à tirer parti des enseignements du terrain.

Jugement professionnel accru et compréhension fine des environnements

Il faut bien avoir conscience qu’en période de crise, les ONG évoluent dans des environnements dans lesquels la preuve est souvent indirecte, fragmentée ou produite hors du périmètre immédiat de l’organisation.

L’adaptation de la démarche d’audit ne consiste ni à multiplier les contrôles, ni à pallier les contraintes opérationnelles rencontrées par les équipes. Elle repose sur une approche rigoureuse par les risques, une appréciation critique de la cohérence entre informations financières et non financières, et une maîtrise explicite des limites inhérentes à chaque mission.

Dans un secteur de la solidarité internationale durablement exposé à des situations de crise et à des exigences accrues de redevabilité, l’auditeur externe – qu’il intervienne en qualité de commissaire aux comptes ou d’auditeur de projets – conserve ainsi un rôle central : celui d’un tiers indépendant, garant de la crédibilité de l’information produite. C’est dans cette capacité à adapter la démarche sans en altérer les principes que réside, aujourd’hui, la véritable valeur ajoutée de l’audit externe auprès des ONG et de leurs partenaires.

Article publié dans Juris associations Numéro 734 en date du 1er mars 2026

Auteurs

reda mekouar

Réda Mékouar

Associé - Expert-comptable - Commissaire aux comptes - Responsable CI ONG

brice rogir

Brice Rogir

Associé - Expert-comptable - Commissaire aux comptes - Référent ONG