En 2026, la France célèbre le 90e anniversaire de l’une des avancées sociales les plus emblématiques de son histoire : l’instauration des congés payés par le gouvernement du Front populaire, en juin 1936. Ce droit, aujourd’hui universel et encadré par un dispositif juridique complexe, reste au cœur des préoccupations quotidiennes des services RH et paie. Retour sur neuf décennies d’une évolution majeure – et sur les défis concrets qu’elle pose encore aux entreprises.

L’objectif premier : permettre le repos et la santé du salarié

Les congés payés naissent dans un contexte d’industrialisation et de fortes cadences. La France du début des années 1930 est meurtrie par la Grande Dépression ; le chômage explose, les conditions de travail restent souvent proches de celles du XIXe siècle et le monde ouvrier gronde… La très grande majorité des travailleurs français ne bénéficient d’aucun droit à des vacances rémunérées. Seule une minorité de fonctionnaires ou de cadres dispose alors de tels avantages. Pour l’immense masse ouvrière, l’été rime encore avec… travail.

La loi du 20 juin 1936 est donc fondamentalement une loi de dignité. Son objectif premier n’est pas économique : il s’agit de reconnaître que le travailleur est un être humain ayant droit au repos, aux loisirs, à la vie familiale. Léon Blum lui-même décrit ce moment comme celui où « pour la première fois, les travailleurs vont connaître la joie ».

Ce droit s’applique dès lors à tous les salariés justifiant d’un mois de travail chez le même employeur : une rupture radicale avec la logique d’alors. La durée ? Deux semaines – soit 12 jours ouvrables – rémunérées par l’employeur.

Ces principes demeurent aujourd’hui profondément ancrés dans notre droit du travail.

90 ans d’évolution : de 2 semaines à 5 semaines… et plus encore

Depuis 1936, les congés payés n’ont cessé d’évoluer, pour élargir les droits des salariés et harmoniser les pratiques :

Année

Mesure

Impact

1936

Loi du 20 juin 1936

2 semaines (12 jours ouvrables) de congés payés pour tout salarié ayant 1 mois d’ancienneté

1956

Extension à 3 semaines

18 jours ouvrables – prolongation du repos annuel minimum

1969

Extension à 4 semaines

24 jours ouvrables – rapprochement des standards européens

1982

5e semaine de congés payés

Loi Auroux : 30 jours ouvrables (5 semaines) – toujours en vigueur aujourd’hui

1994

Acquisition mensuelle

Clarification du calcul : 2,5 jours ouvrables par mois travaillé

2004

Accord d’entreprise possible

La loi Fillon ouvre la voie à la négociation des modalités de prise de congés

2013

Congé maladie et CP

Jurisprudence : un arrêt maladie pendant les congés ouvre droit à report

2016

Loi El Khomri

Élargissement de la négociation d’entreprise sur les congés payés

2024

Réforme du report maladie

Transposition d’une directive de l’Union européenne : droit au report des congés payés pendant l’arrêt maladie

La notion de congés payés est désormais un droit fondamental rattaché au Code du travail et au droit européen.

💡 La 5ème semaine : une exception française

En 1982, la loi Auroux porte la durée minimale légale à 5 semaines (30 jours ouvrables). La France devient alors l’un des pays offrant les congés les plus généreux au monde – une singularité qui perdure aujourd’hui.

À titre de comparaison, la directive européenne de 2003 n’impose que 4 semaines de congés annuels payés comme minimum. La 5e semaine française résulte donc d’un choix politique propre à notre modèle social.

Les contraintes créées pour les entreprises

Si les congés payés sont un droit fondamental, leur gestion quotidienne représente pour les entreprises et les services RH un véritable défi réglementaire. La complexité s’est accumulée au fil des décennies.

Le calcul de la rémunération : deux méthodes, un casse-tête

La rémunération pendant les congés payés n’est pas simplement le maintien du salaire habituel. La loi impose le calcul selon la méthode la plus favorable au salarié entre :

  • La règle du 1/10e : l’indemnité de congés payés correspond à 1/10e de la rémunération brute totale perçue sur la période de référence.
  • Le maintien du salaire habituel : le salarié perçoit ce qu’il aurait gagné s’il avait travaillé.

Cette double méthode oblige les services Paie à effectuer systématiquement les deux calculs pour retenir le plus avantageux. En pratique, la règle du 1/10e s’applique surtout aux salariés à rémunération variable (commissions, heures supplémentaires…).

💡 Point de vigilance paie 

La rémunération à prendre en compte pour le 1/10ème est large. Elle inclut les heures supplémentaires, les primes liées à la productivité, les avantages en nature, les commissions… Sous-estimer cette assiette expose l’entreprise à un redressement Urssaf et/ou à des contentieux avec les salariés.

La période de référence et d’acquisition

Les congés s’acquièrent à raison de 2,5 jours ouvrables par mois de travail effectif, sur une période de référence allant du 1er juin au 31 mai (sauf accord ou convention collective prévoyant une autre période). Cette période historique peut être remplacée par l’année civile par accord.

Depuis la réforme de 2024, la définition du travail effectif pour l’acquisition des congés a été élargie. Les périodes d’arrêt maladie (pour maladie non-professionnelle) ouvrent désormais droit à acquisition de congés payés, dans la limite de 2 jours ouvrables par mois (soit 4 semaines par an). C’est une révolution silencieuse qui impacte directement la gestion des absences.

💡 À noter

Nouveauté 2024 : à vérifier dans vos logiciels de paie

Suite à la transposition de la directive européenne, les salariés en arrêt maladie ordinaire acquièrent désormais des congés payés. Vos outils de gestion sont-ils paramétrés pour intégrer cette évolution ? Une vérification s’impose !

Le report des congés et la gestion des soldes

Le droit français est traditionnellement strict : les congés non pris sur la période de référence sont en principe perdus. Mais les exceptions se sont multipliées :

  • report pour cause de maladie (depuis la jurisprudence de 2013 et la loi de 2024) ;
  • report par accord d’entreprise ou de branche ;
  • alimentation du compte épargne-temps (CET) ;
  • circonstances exceptionnelles (congé maternité, congé parental…).

La gestion des soldes de congés représente souvent un poste comptable sous-estimé. Un salarié avec un solde élevé constitue une dette sociale pour l’entreprise, qui doit figurer dans les provisions. En cas de départ, l’indemnité compensatrice de congés payés est due, charges sociales comprises.

Les contraintes organisationnelles pour les employeurs

Au-delà du volet financier, les congés payés imposent des contraintes opérationnelles réelles :

  • l’obligation de fixer un ordre des départs en concertation avec les représentants du personnel ;
  • le respect du congé principal : 12 jours ouvrables consécutifs minimum incluant un dimanche, à prendre entre le 1er mai et le 31 octobre ;
  • la cinquième semaine ne peut pas être accolée au congé principal sauf accord ou circonstances particulières ;
  • le délai de prévenance : l’employeur ne peut pas modifier les dates de congés à moins d’un mois du départ sans accord du salarié ;
  • l’obligation d’assurer la continuité de service, particulièrement dans les secteurs sous tension.

Un dispositif historique, mais en pleine mutation

La généralisation du télétravail depuis la crise Covid a brouillé les frontières entre travail et repos, posant de nouvelles questions : prise de congés depuis l’étranger, contrôle de la déconnexion ou encore gestion des arrêts maladie à distance. Ces situations, absentes du cadre historique de 1936, nécessitent désormais une mise à jour des politiques RH et des chartes de télétravail.

Le droit à la déconnexion, instauré en 2016, vise à garantir un repos effectif, mais les outils numériques rendent ce droit difficile à appliquer. Des risques juridiques existent si un salarié travaille durant ses congés.

Les salariés en forfait jours doivent faire l’objet d’une vigilance particulière. La prise effective des congés doit être prévue et contrôlée dans les conventions de forfait pour éviter tout contentieux.

Enfin, une gestion prévisionnelle des congés est devenue un enjeu stratégique. Un congé non anticipé peut désorganiser l’activité, alors qu’une politique structurée améliore le bien-être, réduit l’absentéisme et valorise la marque employeur.

Les conseils de nos experts

Afin de limiter les risques et structurer les processus, voici quelques bonnes pratiques RH à adopter :

  • utiliser un outil de gestion des congés partagé par managers et salariés ;
  • anticiper les pics d’activité et planifier les fermetures éventuelles ;
  • s’assurer que tous les salariés prennent bien leurs congés ;
  • former les managers aux règles et obligations légales ;
  • auditer régulièrement les paramétrages du logiciel de paie après chaque évolution législative.

90 ans d’un droit toujours vivant

Les congés payés ne sont pas un vestige figé du passé social. En 90 ans, ils ont traversé les crises économiques, les révolutions technologiques, les transformations du travail – et ils restent plus que jamais d’actualité. Pour les professionnels RH et paie, ils incarnent la complexité du droit du travail français : des principes simples à la base (le droit au repos), une mise en œuvre qui l’est beaucoup moins. La réforme de 2024 sur les arrêts maladie en est la dernière illustration.

Pour les chefs d’entreprise, les congés payés sont un poste de coût à anticiper, un levier managérial à valoriser et un terrain contentieux à surveiller. La bonne nouvelle : avec les bons outils et un bon accompagnement, cette gestion peut devenir un avantage compétitif.

 

Pour sécuriser vos pratiques, optimiser votre organisation et garantir une gestion sereine des congés payés, n’hésitez pas à vous appuyer sur nos expertises. Notre cabinet de conseil RH vous accompagne dans toutes vos problématiques RH, paie et organisationnelles, et notre partenaire juridique Oratio Avocats se tient également à votre disposition pour sécuriser vos obligations légales et anticiper les évolutions réglementaires.

Enfin, n’oubliez pas que l’efficacité de vos pratiques repose sur des outils adaptés. Pensez à intégrer ou renforcer votre SIRH, véritable levier de fiabilité, de pilotage et de simplification pour vos équipes.

Nous contacter

Auteur

valerie rousseau

Valérie Rousseau

Responsable prospective et stratégie expertise sociale