Valérie Rousseau
Responsable prospective et stratégie expertise sociale
Dans de nombreuses entreprises, certaines primes sont versées de manière régulière, sans cadre formel, par simple habitude ou dans un souci de reconnaissance des salariés. Il peut s’agir, par exemple, d’une prime de fin d’année, d’une prime exceptionnelle, reconduite sur plusieurs exercices de suite ou encore d’un bonus lié à l’activité. Cependant, ce qui est initialement perçu comme une pratique souple peut progressivement produire des effets juridiques contraignants. En effet, en droit du travail, une prime versée de manière répétée peut être qualifiée d’usage d’entreprise et devenir, à ce titre, obligatoire pour l’employeur.
Dès lors, l’entreprise ne peut plus supprimer ou modifier cette prime librement, sous peine de s’exposer à des risques contentieux. Il appartient donc aux dirigeants, responsables RH et gestionnaires de paie, d’identifier ces situations et d’en maîtriser les conséquences.
Une prime est considérée comme un usage d’entreprise dès lors que trois critères cumulatifs sont réunis.
Concrètement, une prime annuelle versée selon une formule identifiable (même si le montant varie) peut suffire à caractériser un usage.
Ainsi, une prime versée chaque année selon un mode de calcul identifiable, même si son montant varie d’un salarié à l’autre ou d’une année sur l’autre, est susceptible de constituer un usage.
Une décision récente de la Cour de cassation, rendue le 11 février 2026, illustre clairement cette analyse. Dans cette affaire, une salariée percevait une prime annuelle depuis 2012. La Cour de cassation a confirmé l’existence d’un usage, car les trois critères étaient réunis : constance, généralité et fixité. La prime devait donc être versée en 2020, même si la salariée avait été licenciée en juillet. Le montant retenu correspondait à la moyenne des quatre dernières années, soit 1 600 €, auxquels s’ajoutait le montant des congés payés afférents.
Cette affaire montre que même si les montants varient légèrement d’un salarié à l’autre, l’usage existe dès lors que les règles de calcul sont identifiables.
Une fois l’usage constitué, la prime devient un élément de salaire obligatoire. L’employeur ne peut plus décider seul d’y mettre fin ou d’en modifier les conditions.
La suppression d’une prime issue d’un usage n’est possible qu’à condition de respecter une procédure stricte.
L’employeur doit, en premier lieu, informer les représentants du personnel, notamment le CSE, de sa décision de mettre fin à l’usage. Cette information doit être délivrée de manière suffisamment claire et anticipée pour permettre d’éventuels échanges.
Il doit ensuite informer individuellement les salariés concernés. Cette information doit être adressée non seulement aux bénéficiaires actuels, mais également, dans certains cas, aux salariés susceptibles d’en bénéficier à l’avenir.
Enfin, l’employeur doit respecter un délai de prévenance suffisant entre l’annonce de la suppression et sa prise d’effet. Ce délai doit permettre d’ouvrir, le cas échéant, des discussions avec les représentants du personnel.
À défaut de respecter l’ensemble de ces étapes, la dénonciation est irrégulière et l’usage continue de s’appliquer.
Les équipes RH et paie sont souvent les premières à détecter qu’une prime « exceptionnelle » devient en réalité régulière. Voici les réflexes essentiels à adopter :
Pour éviter que des primes versées par habitude ne deviennent des obligations coûteuses, il est important d’adopter une démarche structurée. Voici les bonnes pratiques à mettre en place :
Identifier leur source : convention collective, accord d’entreprise, contrat de travail, usage ou engagement unilatéral.
Une prime que l’on souhaite maintenir durablement doit être encadrée par un accord ou une clause contractuelle.
Mentionner clairement leur caractère exceptionnel et non reconductible.
Une prime répétée, même sans intention, peut devenir un usage.
Informer le CSE, informer individuellement les salariés, respecter un délai de prévenance suffisant.
Les usages suivent les salariés. Ils peuvent représenter un passif social important.
Vous l’avez compris, en matière de primes, toute pratique répétée, organisée et appliquée de manière collective est susceptible de devenir un droit opposable à l’employeur. Il appartient donc aux entreprises de ne pas subir ces mécanismes, mais de les anticiper, en structurant leurs politiques de rémunération et en sécurisant leurs pratiques. Pour ce faire, n’hésitez pas à vous rapprocher de votre interlocuteur habituel Baker Tilly. Nos équipes paie ainsi que les avocats de notre partenaire Oratio Avocats sont à votre disposition pour vous accompagner et sécuriser vos décisions.
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