Valentin Castelli-Kerec
Consultant innovation et stratégie
Longtemps associée à la créativité, à l’intuition ou à la capacité de quelques profils visionnaires, l’innovation tend désormais à s’inscrire dans des cadres plus structurés. Avec la publication de la norme internationale ISO 56001, les entreprises disposent désormais d’un référentiel dédié aux systèmes de management de l’innovation ; une évolution qui traduit la volonté de faire de l’innovation une démarche organisée, pilotée et inscrite dans la durée. Mais en cherchant à la rendre plus reproductible et plus mesurable, quelle place restera-t-il à l’incertitude, à l’exploration et à l’expérimentation ?
L’innovation reste souvent associée à une idée, un produit ou une technologie nouvelle. Pourtant, pour produire des résultats durables, elle nécessite également une stratégie claire, des ressources dédiées, des méthodes d’expérimentation, un suivi des projets et une capacité à apprendre des réussites comme des échecs.
C’est précisément l’ambition de la norme ISO 56001, publiée en 2024. Proposer un cadre permettant aux organisations de mettre en place un véritable système de management de l’innovation. À l’image d’autres normes de management, elle repose sur une approche structurée avec la définition d’une vision, l’implication de la direction, la mobilisation des collaborateurs, la gestion des opportunités et l’amélioration continue.
Pour les entreprises, notamment celles confrontées à des transformations rapides de leur marché, cette démarche peut constituer un levier pour passer d’initiatives isolées à une capacité d’innovation plus collective.
Obtenir une certification ISO 56001 pourrait permettre aux organisations de valoriser leur capacité à innover auprès de leurs clients, partenaires ou investisseurs. Dans certains secteurs, disposer d’un système reconnu de management de l’innovation pourrait devenir un critère différenciant, notamment dans le cadre d’appels d’offres ou de partenariats stratégiques. La certification pourrait également rassurer des parties prenantes externes sur la capacité d’une entreprise à transformer des idées en projets structurés. En interne, la démarche peut aussi contribuer à clarifier les rôles, à mieux coordonner les équipes et à donner davantage de visibilité aux initiatives innovantes.
L’innovation repose toutefois, par nature, sur l’incertitude. Elle implique de tester des hypothèses, d’explorer des pistes qui ne débouchent pas toujours sur un résultat concret et parfois d’accepter l’échec comme une étape d’apprentissage.
Une certification mal appréhendée pourrait conduire certaines organisations à rechercher davantage la conformité aux exigences du référentiel que la création de valeur. L’innovation pourrait alors devenir une succession d’étapes validées, de documents produits et d’indicateurs suivis, au risque de ralentir les initiatives les plus spontanées.
La tentation de vouloir mesurer l’innovation uniquement à travers des indicateurs quantitatifs peut également poser question. Nombre de projets lancés, budget consacré à la recherche et développement, brevets déposés, délais de mise sur le marché… ces données peuvent être utiles pour piloter une démarche. Mais elles ne suffisent pas toujours à évaluer la capacité réelle d’une organisation à innover.
La qualité des collaborations, la diversité des points de vue, la capacité à remettre en question les modèles existants ou encore la confiance accordée aux équipes sont des facteurs plus difficiles à mesurer, mais essentiels.
La certification ISO 56001 ne doit donc pas être envisagée comme une garantie automatique d’innovation. Elle ne remplacera ni la créativité des équipes, ni la compréhension des besoins clients, ni la capacité à prendre des risques. Son intérêt réside davantage dans sa capacité à donner une direction, organiser les initiatives, faciliter la coopération et inscrire l’innovation dans la durée.
La valeur de la norme ne résidera pas uniquement dans le cadre qu’elle propose, mais dans la manière dont les entreprises sauront l’appliquer ; avec suffisamment de méthode pour faire aboutir les projets, sans freiner l’agilité, la créativité et les initiatives de leurs équipes.
La norme Iso 56001 vaut pour ce qu’elle documente, pas pour ce qu’elle promet. Une ETI qui perd la mémoire de ses essais, qui refait tous les trois ans le projet abandonné faute de traces, y trouvera un cadre utile – et accessoirement des pièces justificatives qui servent en contrôle CIR (crédit d’impôt recherche). Une entreprise qui cherche une rupture doit garder hors du système ce qui n’a pas vocation à y entrer.
Le véritable test viendra sans doute des donneurs d’ordre. Si la certification ISO 56001 s’impose progressivement comme une exigence dans les appels d’offres, à l’image de l’ISO 9001 dans les années 1990, elle pourrait rapidement se transformer en prérequis plutôt qu’en véritable facteur de différenciation.